Projet de centre d'enfouissement de déchets ultimes
Une super décharge dans le Saint-Ponais ?
 

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Monde en marche : Une poubelle dans les Vosges
article de La Vie n°3059 du 15 avril 2004

Le projet d'extension d'une décharge autorisée soulève la colère des habitants de Ménarmont. Une fois encore, la question de la gestion de nos déchets apparaît cruciale. Un reportage d'Adelaïde Colin

Chambre avec double vue. Sylvie Triboulot a le choix. Côté sud, les rondeurs enneigées des Vosges. Côté ouest, bientôt, peut-être, une montagne d'ordures s'élevant au milieu des bois. La ligne bleue des Vosges ternie par le noir terril de poubelles de la décharge de Ménarmont voilà ce qu'appréhendent Sylvie, son époux, Jean-Marie, leurs quatre enfants, et tous leurs voisins de Bazien. Dans ce petit village qui surplombe le centre de stockage des déchets, le récent projet d'extension de la décharge avait déjà de quoi enflammer les esprits. Le fait qu'il se traduise par un rehaussement du site de plus de 20 mètres a fait déborder une coupe déjà bien pleine. "Entre la décharge de Ménarmont, en activité depuis vingt-cinq ans, et l'usine d'incinération de Rambervillers, située à 10 km d'ici, nous sommes vraiment la poubelle des Vosges", s'exclame Sylvie.
Sur le site de la décharge, installée en contrebas de Bazien, sur la commune de Ménarmont, l'oeil ne décèle rien que des parcelles d'herbe blanchie par le givre et quelques tuyaux de surface, qui récoltent les émanations de biogaz. Seule l'odeur, entre le rat crevé et l'oeuf pourri, vient rappeler que, sous les brins d'herbe, s'amassent les poubelles du département. Confirmation juste un peu plus bas, où l'"alvéole" en activité offre au regard son trou béant de 5000 m2. Sans arrêt, bennes et camions chargés à ras bord viennent y vomir leur cargaison nauséabonde. Au fond de cette poubelle géante à ciel ouvert, d'autres véhicules malaxent et tassent les ordures. Au bout de six mois, l'alvéole remplie est recouverte d'une membrane étanche sur laquelle on plante du gazon. Et puis, rebelote on part creuser un peu plus loin.
Créé en 1977, ce centre d'enfouissement technique accueille les 150 000 tonnes de déchets ménagers et industriels banals pro-duits chaque année par le département des Vosges. La saturation du site, qui recèle déjà 3,5 millions de tonnes de déchets, est prévue pour juin 2005. Dans cette perspective, l'exploitant, l'entreprise Sita - Lorraine, filiale locale de la Sita (filiale de Suez, numéro un du secteur en Europe), a déposé à la préfecture un nouveau projet d'extension. Celui-ci propose de prolonger la durée d'activité jusqu'en 2020 et d'ac-cueillir un volume de 1,7 million de m3 de déchets supplémentaires.
Depuis septembre, élus, associations, riverains se mobilisent. La quasi-totalité des maires du canton (25 sur 29) s'est engagée contre le projet. À l'exception notable de celui de Ménarmont, Pierre Boulanger. Et pour cause les taxes professionnelles versées par la Sita représenteraient "jusqu'à 50 % de son budget", selon ce truculent élu. Ne pas oublier le ramassage et le traitement gratuit des ordures (88,90 € la tonne), le balayage des trottoirs et l'entretien des rues étant offerts en prime. Sans cette providentielle manne, la commune de Ménarmont et sa petite soixantaine d'habitants auraient-elles pu rénover l'église et la salle polyvalente ? "La décharge constitue une activité industrielle pas plus polluante qu'une autre", conclut Pierre Boulanger, l'oeil rusé.
La commune de Bazien, en revanche, est devenue le siège improvisé de la toute jeune association, Ménar-Non. Ce soir-là, chez les Triboulot, réunion au sommet autour d'un savoureux cake aux fruits... Objectif: récapituler les arguments four-bis depuis presque cinq mois contre le projet de la Sita. Pollution visuelle et dégradation du paysage. Volet sanitaire trop peu étoffé, dossier mal ficelé et "bourré d'imprécisions", s'exclame Florence Triboulot, cousine du couple.
Cette jolie brune au visage volontaire feuillette les 1 500 pages de l'enquête publique. Et évoque, entre autres, une carte réalisée en 2001 par le très officiel Bureau - recherche géologique et minière (B ), qui confirme la présence, tout près de la décharge de Ménarmont, d'une faille qui a fait des siennes le 23 février en provoquant un séisme d'une intensité de 5,1 sur l'échelle de Richter. Un an, jour pour jour, auparavant, la région subissait déjà un tremblement de terre de même magnitude.
Des insuffisances que balaie Laurent Bonnome, directeur local de l'agence de traitement Sita-Lorraine, qui se contente de rappeler "L'enquête publique qui s'est déroulée au printemps 2003 a conclu en faveur du projet." Et d'expliquer que l'entreprise, "simple exploitant", se contente de satisfaire les exigences techniques, économiques et sanitaires que lui impose l'Etat. Les citoyens se retournent donc vers leur préfet, qui devrait donner sa décision en mai prochain. "La mobilisation des riverains de Ménarmont exprime avant tout une demande de plus d'État dans le système français très libéral de gestion des déchets, analyse, depuis la préfecture d'Épinal, le secrétaire général Yvon Alain, car se joue là une question d'intérêt général et de service public".
L'opposition au projet d'extension de la décharge de Ménarmont est révélatrice du problème plus général du traitement des déchets en France. La production hexagonale de déchets augmente d'environ 1 % par an, malgré le développement du recyclage. "Elle se développe au même rythme que la croissance", constate Émile Blessig, député UMP du Bas-Rhin, rapporteur de l'étude parlementaire publiée en novembre dernier et dont le titre en dit long "Déchets ménagers, état d'urgence". Dans les années 1960, un Français produisait en moyenne 220 kg de déchets par an. Aujourd'hui, il dépasse les 370 kg. Selon le député, 24 départements seront saturés de déchets d'ici à 2005. Et, dans quatre ans, ils seront une cinquantaine à frôler l'overdose. Dans le même temps, les élus et la population sont de plus en plus réticents à accueillir des centres de stockage et d'incinération sur leur commune.
Photos: Frédéric Maigrot/Réa pour La Vie



La décharge, sur la commune de Ménarnont.
Bennes et camions viennent y vomir leur cargaison nauséabonde. Créé on 1977, ce centre d'enfouissement recueille 150000 tonnes do déchets produits chaque année par le département des Vosges.




Denis Forterre, maire de Doncières, un village traversé chaque jour par plus de 50 camions de déchets, est opposé à la décharge de Ménarmont.


INTERVIEW - "Qu'est-ce qu'on attend pour subventionner le recyclage ?

Denis Forterre est maire de Doncières et opposé à l'extension de la décharge de Ménarmont dans les Vosges. Son village de 126 habitants, coupé en deux par la départementale 46, qui mène droit à la décharge, est traversé chaque jour par une cinquantaine de camions remplis de déchets. Trois questions à ce maire énervé.

La Vie. En refusant la décharge de Ménarmont, vous passez le problème des déchets à vos voisins ?
Denis Forterre : Que personne ne vienne nous donner de leçons de civisme concernant les déchets Depuis plus de vingt-cinq ans, chaque année, dans notre canton, 150 000 tonnes d'ordures sont enfouies à Ménarmont, et 90 000 tonnes sont brûlées dans l'incinérateur de Rambervillers. Au nom de cette solidarité, il serait temps que d'autres prennent le relais.

Ne stocker que des déchets ultimes, ne serait-ce pas un bon début ?
D.E : Tout dépend de ce que l'on entend par déchet ultime. La loi le définit par ce qui reste lors-qu'aucune valorisation n'est plus possible, "dans les conditions économiques et techniques actuelles". En clair quand un industriel ne gagne plus d'argent à valoriser un déchet. Qu'attendons-nous alors pour subventionner le recyclage, comme cela se fait dans d'autres pays européens ?

Quelle solution proposez-vous à la crise des déchets ? En attendant un changement de politique publique, les déchets continueront à affluer. De petites décharges communales d'une quinzaine d'hectares permettraient de réaliser des centres de stockage à capacité - et donc à nuisance - restreinte. Nous verrons ce que nous réserve le projet de loi du ministère de l'Écologie prévu cette année.

Propos recueillis par Adélaïde Colin
Le fameux syndrome "Nimby" ("not in my backyard", "pas dans mon jardin") frappe tous azimuts. Émile Blessig dresse d'ailleurs un bilan mitigé de la loi sur les déchets de Ségolène Royal, adoptée en 1992. "Cette loi a permis de supprimer entre 25000 et 30000 décharges sauvages, précise-t-il. Mais l'objectif de ne mettre en décharge, à partir de 2002, que des déchets ultimes, c'est-à-dire que l'on ne peut plus valoriser est loin d'être atteint."
Les restrictions programmées par cette loi de 1992 ont marqué le début de l'âge d'or des incinérateurs. En 2002, la collecte et le traitement des déchets, incinération comprise, représentaient un marché de 5 038 millions d'euros. Mais ces usines d'incinération d'ordures ménagères seraient responsables de plus de la moitié des émissions nationales de dioxine, cette molécule cancérigène bien connue et redoutée depuis l'accident chimique, en 1982, de l'usine italienne Seveso. Dès 1997, le ministère de l'Environnement a pu obtenir la fermeture d'une soixantaine de vieilles usines d'incinération impossibles à remettre aux normes. L'Europe, quant à elle, limite à l'extrême les rejets de polluants les taux de dioxine autorisés sont ainsi passés de 3 à 0,1 nano-gramme/m3 dans la dernière directive, qui doit entrer en application en 2005.
Pour redorer l'image des usines d'incinération, les industriels du secteur mettent, eux, l'accent sur la valorisation thermique qui permettrait de transformer les poubelles en ressources énergétiques.
L'Ademe (Agence de l'environnement et de maîtrise de l'énergie) a d'ailleurs financé à hauteur de 107 millions d'euros la création de 42 incinérateurs entre 1993 et 2000. Le cercle deviendrait-il vertueux ? Pas du tout. Pour Florence Couraud, du Centre national d'information indépendante sur les déchets (Cniid, réseau regroupant 200 associations locales), "la valorisation thermique crée un appel d'air et encourage la production de déchets, car, une fois construits, ces incinérateurs doivent être rentabilisés : on y brûle souvent des produits recyclables pour faire tourner les fours". Confirmation à la préfecture des Vosges, où Denise Ulrich, en charge de la question des déchets, confesse que, dans les années 1980, l'usine d'incinération de Rambervillers a dû faire brûler du fioul pour rester rentable et respecter ses engagements de production d'énergie. "Puis, jusqu'en 1992, des déchets importés d'Allemagne ont pris le relais", ajoute-t-elle. Loin de faire figure d'alternative aux décharges, les incinérateurs produisent en plus des déchets qu'il faut à leur tour entreposer : une tonne d'ordures incinérées produit 300 kg de mâchefers et 20kg de résidus toxiques des fumées. Et c'est la ronde des déchets qui redémarre.
Devant un tel casse-tête, François Veillerette, président du Mouvement pour les droits et le respect des générations futures (MDRGF), une association picarde de défense de l'environnement, propose une double réponse. "Il faut ameliorer ce qui existe déjà, explique-t-il, sans pour autant faire l'économie de politiques publiques plus globales." Dès à présent, les collectivités locales disposent d'une batterie de solutions alternatives. En milieu rural, elles peuvent installer des composteurs individuels verts, 55 % du contenu des poubelles domestiques étant fermentescibles. Mais aussi développer le tri et le recyclage rigoureusement pratiqués, ils permettent de réutiliser jusqu'à 80 % de nos déchets ménagers.
"Toutes ces actions locales sont au fondement du système de type 'zéro déchet'", reprend François Veillerette. Zéro déchet ? Utopie écologiste ? Non. Il s'agit d'un système d'ores et déjà mis en oeuvre en Australie, en Nouvelle-Zélande, mais aussi dans certaines régions de Belgique, dans lequel les déchets ne sont plus considérés comme des matériaux à éliminer, mais comme des ressources à exploiter. Le zéro déchet vise à ainsi limiter la production de déchets à la source, en incitant les entreprises à ne plus fabriquer que des produits recyclables. Un système de facturation au poids de déchets produits permet en plus d'appliquer le principe de la responsabilité du producteur et du pollueur-payeur. Les associations espèrent que le plan d'action, quoique timide, présenté le 10 février par Roselyne Bachelot, avant son départ du ministère de l'Écologie et du Développement durable, ne restera pas lettre morte. À Serge Lepeltier, son successeur, de jouer. En tout cas, depuis son petit village des Vosges, la douce Sylvie Triboulot continue de veiller au grain.

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