Projet de centre d'enfouissement de déchets ultimes
Une super décharge dans le Saint-Ponais ?

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La chimie ronge le sang des députés européens
Articles parus dans Libération le 22 avril 2004

Le WWF a fait passer des analyses à 39 élus européens pour dénoncer le refus des industriels de contrôler la toxicité de leurs produits.
Par Thomas CALINON

«Moi, je suis plutôt bien, sauf pour les phtalates: j'en ai le double de la norme», s'inquiète le premier. «Et moi, je suis pleine de PCB», s'alarme la seconde. Il ne s'agit pas d'un dialogue virtuel entre employés de l'industrie chimique qui se découvriraient soudain contaminés par les produits toxiques mais du constat dressé par deux parlementaires européens, hier, à Strasbourg. En l'occurrence les Français Harlem Désir (PS) et Danielle Auroi (Verts). Tous deux ont participé à une étude de grande envergure sur la contamination du corps humain par les substances chimiques, menée par le Fonds mondial pour la nature (WWF) dans le cadre de sa campagne «DetoX». Les résultats de cette enquête, rendus publics hier, sont édifiants.

WWF a prélevé un peu de sang à 47 volontaires de 17 pays européens (39 membres du Parlement européen, un ancien député, 4 observateurs des pays qui rejoindront l'Union le 1er mai et 3 membres de l'organisation écologiste). Les scientifiques ont ensuite analysé les échantillons pour y quantifier la présence de 101 produits chimiques répartis en cinq familles : les pesticides organo-chlorés, les polychlorobiphényles, les retardateurs de flammes au bromure, les phtalates et les composés perfluorés. Au final, pas moins de 76 des 101 substances recherchées ont été identifiées dans le sang des cobayes européens.

41 substances. Tous sont contaminés par au moins un produit de chaque grande famille. En moyenne, 41 substances ont été détectées par individu, avec un «record» qui s'établit à 54. Treize d'entre elles ont été systématiquement identifiées dans les prélèvements sanguins, dont un pesticide (le HCB) et un métabolite du DDT. «Le Deca-BDE, suspecté d'être un produit neurotoxine, est le retardateur de flammes dont la concentration est le plus élevée parmi tous ceux testés (18,4 picogrammes/g de sérum). C'est à notre connaissance la plus forte concentration jamais détectée», indique le WWF. «Le plus alarmant est que ce niveau est environ dix fois plus élevé que les plus fortes concentrations relevées chez des personnes exposées au Deca-BDE de par leur travail.» Idem pour le TBBP-A, un autre ignifugeur bromé, tandis qu'un troisième produit de cette famille, le HBCD, aurait été détecté pour la première fois dans du sang humain.

Cancers. Si l'étude montre que le degré de contamination varie selon les pays, le WWF se garde d'en tirer des conclusions. «Nous avons une bonne idée de la contamination des parlementaires européens, mais nous ne pouvons pas dire d'où viennent ces produits ni quels sont leurs effets sur la santé», explique Michaël Warhurst, un scientifique de l'organisation. «On manque d'informations sur ces substances», poursuit Nik Van Larebeke, cancérologue à l'université de Gand et expert indépendant : «On sait seulement que certains retardateurs de flamme perturbent le système nerveux, le système endocrinien, notamment la thyroïde, et que les produits perfluorés sont suspectés d'induire les cancers de la vessie et de la prostate.» Son collègue britannique Malcolm Hooper, professeur de chimie à l'université de Sunderland, pointe quant à lui la hausse des allergies et des cas de cancer du sein constatés ces dernières années, ainsi que la baisse de la fertilité masculine : «Ces produits doivent absolument être examinés de plus près, pour comprendre le lien qu'ils entretiennent avec ces maladies.» Le Parlement européen est l'objet de violents affrontements sur le projet de législation Reach, qui vise à imposer aux industriels une évaluation sur la santé et l'environnement des molécules qu'ils mettent sur le marché.

Encore étonnée par la concentration de PCB trouvée dans son sang, Danielle Auroi cherche des explications dans ses habitudes alimentaires : «C'est sans doute parce que je suis une grosse consommatrice de produits laitiers et de poissons», dans lesquels les PCB s'accumulent. Puis le propos se fait plus politique : «Nous savons que certains représentants de l'Etat, au plus haut niveau puisqu'il s'agit du président Chirac, sont montés au créneau pour empêcher le Parlement européen d'interdire certains de ces produits. Aujourd'hui, il va falloir que la société civile s'empare de ce problème pour faire réagir les exécutifs.»

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Piqûre de rappel
Editorial par Jean-Michel THENARD


39 députés européens contaminés par 76 produits chimiques toxiques, drôles de chiffres. Dont on ne sait s'il faut les considérer comme explosifs ou poudre de perlimpinpin, faute de réelles connaissances sur l'exacte toxicité des dits produits sur l'être humain. On pourra donc moquer encore une fois les angoisses d'une société de consommation qui n'a jamais compté autant d'individus doués d'une aussi longue espérance de vie. On pourra encore sourire des excès du principe de précaution qui, à force d'enfler, va bientôt nous condamner à mourir de faim. Sourions donc, mais jaune. Car si l'excès de précaution est à fuir, le défaut est assurément criminel. Et ce n'est pas parce qu'on ne connaît pas la nocivité à long terme de tel ou tel produit qu'il faut le considérer inoffensif et ne rien faire. Forte de cette évidence, la Commission européenne tente depuis des mois d'instaurer un nouveau système d'autorisation pour les 30 000 produits chimiques fabriqués ou importés dans l'Union. En gros, il reviendrait aux entreprises de prouver que ce qu'elles commercialisent est sûr. Mais rarement projet de bon sens pour le consommateur a suscité autant de pressions critiques des industriels. Qui ont mobilisé tous leurs lobbyistes pour convaincre que la transparence sanitaire majorerait tant leurs coûts que cela ferait perdre, par exemple, 360 000 emplois en dix ans à la France. Une vision tragique que réfutent les défenseurs de l'environnement. Mais qui a convaincu Chirac, Schröder et Blair d'exiger de la Commission qu'elle revoie son projet. Plutôt garantir la rentabilité de l'industrie chimique que la santé du citoyen. Comme quoi les analyses de sang des députés européens peuvent servir de piqûre de rappel. Et remémorer à ceux qui l'auraient oublié que la loi du profit continue bien de régenter le monde, même quand le chef de l'Etat français prétend en changer la face en ajoutant à la Constitution une charte de l'environnement.

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Une cobaye verte et inquiète
Le test sanguin de Marie-Anne Isler-Béguin a révélé 51 substances toxiques.
Par Denis DELBECQ


Un cocktail de molécules qui portent un nom à coucher dehors. Marie-Anne Isler-Béguin, députée européenne verte, ne connaissait que de loin ces familles de produits chimiques. Jusqu'à ce qu'elle découvre, mardi, lors d'une réunion à huis clos, la composition de son propre sang. «Je ne sais pas si je détiens le record, on ne me l'a pas dit, mais je suis dans le peloton de tête des plus contaminés», explique-t-elle. Là où les volontaires affichent en moyenne 41 des 101 substances recherchées, le test pratiqué sur Marie Anne Isler-Béguin en a repéré 51. Avec des niveaux qui frisent, pour bon nombre de substances, le double de ce qui a été trouvé chez ses collègues, parfois même huit fois plus. «C'est inquiétant. Je n'arrive pas à comprendre, s'interroge la députée. Je vis dans ce que je crois être un environnement sain, à la campagne, même si c'est dans une région, la Lorraine, réputée polluée par l'industrie. Les médecins qui nous ont présenté l'étude penchent pour une contamination alimentaire, ou par les vêtements. Ils m'ont demandé si je mange beaucoup de poisson, notamment d'élevage, pour expliquer mon taux de PCB. Ce n'est pas le cas. Si je réchauffe mes plats avec un film plastique au micro-ondes, pour mon taux de phtalates, mais je n'ai pas eu de tel four jusqu'à il y a quelques mois
Reste que personne ne peut dire si les niveaux chez les eurodéputés auront des incidences ou non sur leur santé. «Encore faut-il chercher à le savoir, questionne Marie Anne Isler- Béguin. C'est incroyable que cela soit une ONG qui soit obligée de faire ce type d'études pour qu'on puisse avoir en quelque sorte des données de référence. C'est aux autorités, et notamment à la Commission européenne, de lancer des enquêtes.» En attendant, la députée entend demander aux présidents des régions Lorraine et Franche-Comté de commanditer des études épidémiologiques sur leur population.
J.-François Narbonne, toxicologue expert de l'Afssa :
«Le problème, c'est que ces produits sont indestructibles»

Par Eliane PATRIARCA

Professeur de toxicologie à l'université Bordeaux-I, directeur d'un laboratoire CNRS de toxicologie environnementale, expert auprès de l'Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa), Jean-François Narbonne travaille sur le transfert des contaminants de l'environnement à l'homme via la chaîne alimentaire.

Que montrent ces analyses ?
Ce sont de bons repères qui montrent à la fois les améliorations liées à l'interdiction de certains produits chimiques et les contaminations par de nouveaux produits. Ce sont d'ailleurs des analyses de ce type qui ont conduit à l'interdiction des principaux polluants organiques persistants (POP). De telles analyses permettent aussi d'identifier les gens surexposés. Pendant longtemps on a cru que seuls les travailleurs de l'industrie étaient exposés à la contamination ; aujourd'hui, on sait que tout consommateur l'est.

Comment se fait la contamination ?
Soit par voie aérienne, pour les produits qu'on utilise encore, surtout en milieu industriel. Soit par l'alimentation. C'est un mécanisme qu'on a identifié dans les années 1960. On s'est aperçu que certaines espèces animales disparaissaient, comme l'aigle américain ou le phoque. Des espèces qui se trouvaient en bout de chaîne alimentaire. Responsables : les produits chimiques non biodégradables. Vers 1850, les chimistes avaient en effet imaginé de rajouter du chlore aux molécules chimiques pour les rendre non biodégradables. Ces produits «miraculeux» ont eu d'énormes applications, dont le DDT, utilisé comme insecticide contre le paludisme, et les PCB. Mais ces produits toxiques, parce qu'ils sont non dégradables, s'accumulent dans la graisse des organismes. A chaque maillon de la chaîne alimentaire, le produit se concentre un peu plus. En 2001, par la convention de Stockholm, on a établi une liste prioritaire de 12 POP à interdire. Le DDT avait déjà été interdit dans les années 1970. Pour limiter les dioxines, on a aussi adopté de nouvelles normes plus sévères pour les incinérateurs.

Quels sont les risques pour la santé de cette contamination ?
C'est tout le problème : on manque d'information et surtout d'études épidémiologiques sur l'impact des faibles doses de ces produits sur la santé. On découvre aussi aujourd'hui le polymorphisme génétique, c'est-à-dire ce qui fait que nous ne métabolisons pas tous de la même façon ces produits chimiques, et que nous sommes plus ou moins vulnérables aux dommages qu'ils provoquent.
Ce qui est sûr, c'est que les doses journalières admissibles (DJA), sur lesquelles on s'appuie pour autoriser ou interdire un produit, cela n'a plus beaucoup de sens en termes de santé publique : on découvre tous les jours de nouveaux mécanismes de toxicité qui obligent à réviser ces DJA.
Les produits recherchés par le WWF sont des perturbateurs endocriniens qui peuvent favoriser des cancers de la thyroïde, de la prostate, du sein ou des testicules. Or, aujourd'hui, il y a un nombre croissant de cancers non liés à l'âge qui touchent des individus de plus en plus jeunes et dont on n'a pas identifié les causes.

Peut-on mesurer, dans le sang, l'impact de l'interdiction des POP ou d'autres produits chimiques ?
Oui, les analyses ont montré une régression nette dans la charge corporelle des POP, du DDT (90% en moins), des PCB (moins 4 à 5%), des dioxines (moins 2 à 3%). Le problème, c'est que même si on cesse de diffuser ces produits, ils sont présents dans les sols contaminés, dans les sédiments marins, car on les a utilisés par millions de tonnes, et ils sont indestructibles. On estime ainsi qu'il y a 500 000 tonnes de PCB piégées dans les sédiments marins dans l'hémisphère Nord. Ces produits n'étant pas biodégradables, les doses dans l'organisme humain augmentent avec l'âge. On peut très facilement évaluer l'âge d'un individu en fonction de sa charge en dioxine.

D'autres produits sont apparus ?
Oui, comme les produits bromés (des molécules auxquelles on rajoute du brome pour les rendre non biodégradables) qui ont par exemple remplacé l'amiante dans les retardateurs de flamme. Leur importance dans la charge corporelle d'un individu double environ tous les deux ans.

Que pensez-vous du projet de réforme de la législation européenne Reach ?
C'est un programme de santé publique indispensable ! Mais il faut aussi que les pouvoirs publics créent des laboratoires d'évaluation de l'impact des produits chimiques (et de leur mélange) sur l'environnement et sur la santé.

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Le lobby industriel opposé à la loi européenne
Le projet Reach, qui vise à imposer une évaluation des produits, a été repoussé.
Par Denis DELBECQ


L'initiative spectaculaire du Fonds mondial de la nature (WWF) n'est évidemment pas dénuée d'arrière-pensées. Depuis 1998, écologistes et industriels s'affrontent à Bruxelles à propos d'une proposition de réforme de la législation sur la commercialisation des produits chimiques. Aujourd'hui, quelques milliers de molécules seulement, sur les 150 000 qui sont en circulation, ont fait l'objet d'évaluations sanitaire et environnementale poussées. D'où l'initiative de la Commission de remettre à plat tout le mécanisme juridique encadrant les produits chimiques dans l'UE.
L'objet du litige s'appelle Reach, pour Registration, Evaluation and Authorization of Chemicals(1). Un programme qui vise à imposer à l'industrie la réévaluation de 30 000 substances chimiques sur une période de onze ans, soit moins de 2% des molécules commercialisées. Vu de l'industrie, qui doit en supporter le coût, le dispositif proposé par la Commission européenne n'est que perte de chiffres d'affaires, désindustrialisation et suppressions d'emploi massives. Les chiffres les plus variés, pour ne pas dire fantaisistes, circulent : 29 à 54 milliards d'euros de dépenses selon les industriels français, 3,7 milliards selon les écologistes de Greenpeace. Sans doute autour de 11 milliards sur onze ans, estime la Commission. Une jolie somme tout de même, quand «les avantages de ce que nous faisons aujourd'hui peuvent ne pas nous apparaître avant trente ans. D'où la position délicate des hommes politiques qui ont tendance à planifier à court terme», expliquait récemment Vyvyan Howard, toxicologue à l'université de Liverpool, qui s'interrogeait sur ce que serait «le coût pour la société si nous rendons toute la population vulnérable à certaines maladies»(2).
Les arguments industriels ont fait mouche chez les dirigeants des trois grands européens : en septembre 2003, Jacques Chirac, Tony Blair et Gerhard Schröder adressent une supplique à Romano Prodi, président de la Commission, où ils qualifient la procédure Reach de «bureaucratique» et d'«inutilement compliquée». Même le gouvernement américain s'en mêle. Si bien que la Commission finit par proposer un compromis. Seraient exemptés de tests les polymères synthétiques qu'on utilise dans le textile, les plastiques, les adhésifs et les peintures. Exemptés aussi les produits qu'on fabrique ou importe en quantité inférieure à dix tonnes par an. De quoi faire baisser la facture à 2,3 milliards d'euros, selon la Commission.
Depuis, le texte attend de passer devant le Parlement européen. «Les conservateurs, qui soutiennent le lobby industriel, ont tout fait pour le retarder, espérant que la nouvelle assemblée qui sortira des élections de juin leur soit plus favorable, s'inquiète Marie-Anne Isler-Béguin, eurodéputée verte, «cobaye» du WWF et partisane d'un «Reach durci». «Liés aux intérêts industriels, ils souhaitent une pause dans les directives environnementales. Mais depuis les élections espagnoles et les régionales françaises, nous avons repris espoir

(1) Enregistrement, évaluation et autorisation des substances chimiques.
(2) Dans la revue de la Direction générale environnement à Bruxelles de février 2004

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